Respect ...
Vendredi, début d'après-midi.
 
En revenant j'aperçois quelqu'un qui sort de mon immeuble. Il a l'air pressé. J'ouvre la porte en pensant déjà à autre chose. Il fait demi-tour et entre après moi.
"courte ballade" je m'dis.
 
J'ouvre la porte de la cour en hésitant à lui porter mon attention. Il me suit toujours. Notre appart est le seul à donner sur la cour.
"il y a aussi la poubelle et les vélos" je m'dis.
 
Pas de vélo, et il ne paraît pas avoir de truc à jeter. Il attend derrière moi quand  je me retourne.
"merde" je m'dis.
 
- salut. tu … tu fais quoi là?
- j'attends un pote. mais vas-y rentres chez toi! j'attends un pote là d'puis d'tal'heure. dans la cour.
"arrêtes de m'prendre pour un con" je m'dis.
 
- tu sais si tu l'attends dans l'couloir il aura plus de chance de t'voir.
- vas-y mais kesstum prends la tête là. mais vas-y rentres chez toi! j'attends un pote j'te dis.
 
Sa main cherche dans sa poche. Il remarque sans doute mes soupçons. Je le regarde dans les yeux, je m'imprègne de son visage, peut-être devrai-je le décrire par la suite.
"peut-être est-il juste un attendeur-de-pote qui s'offense de ma méfiance" je m'dis.
 
Il sort un couteau. Je presse les clés de l'appart dans mon poing.
"merde"
 
Il est excité. Son visage est celui du mal. Je lis sur son rictus infâme que je ne suis plus qu'un animal, un animal qui n'a qu'à bien se tenir.
- vas-y kesstum prends la tête là. vas-y files-moi ta thune.
"demain je commence le kung-fu" je m'dis.
 
Déplié, son couteau n'a rien du cure-dent.
A sa vue me revient une chair de poule bien connue. La peur de l'emportement, de l'accident, de l'erreur irréparable, par excitation ou par panique.
- j'ai rien sur moi mon pote, j'te jure.
"que mes clés d'appart" je m'dis.
 
J'y croyais moi-même, trop habitué à ne pas posséder, ni bien ni argent. Je m'en veux d'ailleurs sans cesse de ne pas en gagner davantage, c'est ma façon à moi de refuser la société. Mais je vis cette société, tout comme lui. Seulement moi je l'accepte, car je sais qu'elle est humaine.
Il a la main dans ma poche, je l'en empêche à peine. Je guette un moment de faiblesse corporelle, en sachant que je n'en profiterai pas. Je me bas seulement lorsque le premier coup est encaissé. Je crois.
Il sort mon billet de 5 euros alors que sa main fouille mon autre poche. Il n'y a rien dedans, je ne bouge même pas.
- j'en veux pas d'tes 5 euros.
Il les remet dans ma poche. Je suis écoeuré, meurtri.
"vous êtes trop bon" je m'dis.
 
Un instant, mon corps hésite, le poing serré prêt à partir. Mais je ne peux pas le considérer avec le dédain dont il fait preuve. Il est et restera un voleur, celui qui n'a rien compris. Il est l'erreur.
- t'as pas aut'chose, un portable...
- j'ai rien putain. arrêtes de faire n'importe quoi. tu m'as rendu mon billet, tu m'as donc rien volé, tout va bien. t'as plus qu'à t'casser.
Il devait lire dans mon visage.
La déception, de son absence de respect de lui-même ou de mon absence de combativité. La détermination d'une combativité possible, la certitude d'avoir le rôle du bien, et lui celui du mal.
La provocation, comme une recherche de mes propres limites.
Il hésite, bafouille, se demande.
"peut-être va-t-il se rendre compte que c'est mal" je m'dis.
 
- mais t'es un flic toi ou quoi.
"et voilà, le mot est lâché" je m'dis.
 
- nan mais attends. est-ce que j'ai une gueule de flic?
je viens de comprendre le stratagème.
Il a la main dans ma poche intérieure, il sort mes papiers.
Je suis paralysé. Mais où est cette combativité, où est mon courage, mon propre respect. Ma limite est-elle infranchissable? Suis-je destiné à être le volé, le bafoué toute ma vie?
Un terrible match se joue dans mes yeux. La peur de la vengeance d'un famille entière de Belleville contre la haine de cet homme et surtout de ce qu'il me fait devenir : un moins que rien, un esclave.
Il trouve 20 euros. Je les avais oublié. Mes 20 derniers euros pour finir le mois. je les ai gagné hier.
- ça j'en ai besoin par contre, il dit.
Il les prend et me rend mes papiers.
Je suis déçu. Par son ignorance, cette différence qui me rend vulnérable : il ne respecte rien. Celui qui ne se respecte pas lui-même ... ne peut rien respecter.
Il attend en ma regardant, il n'est pas rassasié.
"pas l'appart" je m'dis.
 
- tu m'prends toute ma thune là mon pote, moi aussi j'en ai besoin.
Je fais mine de vouloir sortir.
- attends mais où tu vas là. j'en ai vraiment besoin de cette thune tu vois. je l'ai maintenant, tu peux rentrer chez toi.
- nan mon pote, nan.
Déterminé.
- qu'est-ce que tu veux faire dans la rue? crier, appeler les flics.
- arrêtes, putain. j'vais pas crier, j'suis pas un bébé. et j'vais pas appeler les flics pour 20 euros, surtout si tu m'les rends.
- nan mais j'en ai b'soin. mais rentres chez toi, j'm'en vais.
Il entrouvre la porte du couloir. Il n'y entre pas, observe mes clés.
"tout va très bien, je vais me réveiller" je m'dis.
 
Nos yeux, nos regards se livrent un combat sans merci.
Ma vision interne sort de mon corps pour m'observer en gros plan, voir la scène de façon rationnelle, sans sentiments.
C'est à ce moment que je le sais vraiment. Mon corps entier sera contre lui pour ces foutus clés. Toute la force de me corps, que je ne connais pas encore, se réveillera pour elles.
Il doit le lire sur mon visage. Il avance dans le couloir, se retourne, il a peur.
"comment peux-tu être aussi con? comment peux-tu manquer à ce point de respect pour toi-même? comment peux-tu ainsi refuser la société dans laquelle tu vis? et pourtant tu es humain, autant que moi. prétends-tu pouvoir dépenser cet argent sans t'émouvoir de celui qui l'a gagné, celui que tu as volé?" je m'dis.
 
Mais je ne lui dis rien. Je veux juste sortir indemne de ce cauchemar.
"lâche" je m'dis.
 
Je me maudis, je me hais, je me dégoûte.
- si t'as un problème un jour, passes nous voir avec mes potes. on est toujours dans l'quartier.
"le comble" je m'dis.
 
- attends, tu viens d'me piquer 20 euros. tu crois qu'ça m'donne envie d'aller t'voir.
Intransigeant, déterminé. Surtout ne pas laisser entrevoir la peur. De toute façon je n'ai plus peur, sinon de moi-même.
Nous ne sommes plus pour moi que deux humains, à force physique égale, et à forte inégalité intellectuelle.
- nan mais attends, j'en ai b'soin. viens nous voir j'te dis, j'te filerai une barrette de shit.
"décidément, il m'aura pris pour un con tout du long" je m'dis.
 
Et il s'en va. Je fixe la porte un moment, heureux de sortir de la situation. Déçu, écœuré par tout ce qui m'entoure. J'en ai presque envie de pleurer quand je rentre chez moi.
"'vaut pas la peine" je m'dis.
 
Je vois des images de l'enfer. Je suis Lucifer et je le flagelle avec des rosiers de feu. Je lui arrache le cœur, pour qu'il soit enfin sûr d'en avoir un.
J'ai envie de lui courir après, de lui arracher la langue, de lui couper le sexe avec son propre couteau, de lui mettre dans la bouche, qu'il s'étouffe avec.
"ne te laisses pas envahir par le côté obscur de la force" je m'dis.
 
De toute façon, c'est moi qui ai gagné le combat ...
 
"est-ce que je vaux mieux que lui?" je m'dis.
Oui, assurément. je vous laisse chercher pourquoi ...
 
Mais qu’est-ce qui le pousse?
2002


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